Mise à jour le 24 janv. 2021
Coordinateur.trice.sPascale TOLLANCE et Axel NESME

 
Présentation
Cette réflexion aura pour point de départ la dichotomie œuvre-texte dont il conviendra d’interroger la pertinence, notamment en examinant les modalités du travail de délimitation qui préside à la constitution d’un corpus. En découlera une interrogation sur les pratiques critiques induites par cette distinction. En effet, s’il y a lecture d’une œuvre, la microlecture a pour objet exclusif le texte.

Un deuxième versant de la réflexion portera sur le seuil qui sépare le texte de son paratexte, qu’il s’agisse des liens problématiques qui se tissent entre le titre et le texte ou du rôle des épigraphes, mais aussi du discours préfaciel et autres manifestes littéraires qui conditionnent la lecture, et par rapport auxquels le texte introduit des inflexions qui soulèvent la question de la prise en compte de l’intention auctoriale. Dans ce prolongement, la réflexion abordera également les jeux de bascule du narratif vers le métanarratif, du poétique vers le métapoétique qui mettent en lumière ce devenir-théorie du texte littéraire dont la généalogie remonte au romantisme allemand. (De la même façon, on pourra s’intéresser à la traduction comme théorie en acte ou encore au lien entre traductologie et pratique de la traduction). A ces lignes de faille qui creusent ainsi les textes d’un même auteur en dépit de l’illusion d’homogénéité et de clôture qui leur est imputée du simple fait de la signature unique qui les fédère, s’ajoutent celles qui résultent des va et vient que toute lecture critique opère de part et d’autre du seuil qui articule le texte à son autre ou à son double avec lequel il forme un « ordre simultané » selon la formule de T.S. Eliot. Bref, la problématique du seuil induit celle de l’intertextualité telle que celle-ci se décline notamment sous les dehors du palimpseste, de l’écriture à plusieurs mains, mais aussi des poétiques de la réécriture, de la parodie, du pastiche, voire de l’ekphrasis lorsque l’hypertextualité franchit ses propres frontières en s’élargissant à la mise en regard et en écho de l’écriture avec les arts (peinture, photographie, musique).
D’où il ressort qu’aborder l’écriture dans la perspective des effets de seuil qui s’y jouent, conduit également à examiner les liens qui se tissent entre le texte et ses modèles extralittéraires.
Les avatars littéraires de l’intermédialité seront étudiés au gré de ce questionnement centré sur la fonction des paradigmes artistiques, mais aussi scientifiques et philosophiques, dans la définition/délimitation des poétiques. Avant même, toutefois, que le texte ne remette en cause la démarcation qui le sépare de ces autres dont on vient de nommer quelques avatars, il est d’abord confronté à un certain nombre de contraintes formelles susceptibles d’être intégrées et/ou remises en cause selon des modalités qu’il convient d’analyser. Genres, normes stylistiques, procédés et dispositifs, constituent autant de frontières dont les œuvres modernistes et post-modernes testent constamment la porosité.
Si comme on l’a signalé, certains textes littéraires livrent au lecteur une amorce de conceptualisation de leur propre pratique, les passerelles qui relient littérature et théorie sont loin de se résumer à ce phénomène. S’il y a un devenir-théorie de l’écriture, les œuvres de Derrida, Deleuze et Lacan, illustrent de manière éclatante que celui-ci a pour corrélat un devenir-écriture de la théorie. Autour de la question de la limite s’agrègent donc les écritures qui mettent en lumière la fécondité des rapprochements entre texte littéraire et réflexion philosophique/critique (déconstruction, psychanalyse, théorie du genre, « studies », théories post-coloniales) voire interrogent la pertinence de la distinction entre ces deux champs.
Thème pour l'année 2020
La transmission / l’intransmissible

Nous souhaiterions ouvrir à partir de cette année un large champ de réflexion sur la question de la transmission dans le domaine de la littérature et des arts – et, dans le même temps, porter notre attention sur une limite ou un seuil que l’on rencontre de façon inévitable lorsqu’on se penche sur la question. L’intransmissible, qui peut être envisagé comme ce qui interrompt la transmission, sera à prendre tout autant comme point de départ pour interroger ce qui se joue dans la transmission. Il sera lui-même à sonder selon les différentes formules qu’on peut en donner, par exemple à la manière de Derrida qui nous invite à penser la littérature comme un « secret sans secret », c’est-à-dire comme un intransmissible qui ne cesse de se transmettre. La transmission est au cœur de notre pratique aussi bien en tant que lecteurs critiques qui nous posons de facto en destinataires des œuvres, qu’en tant que pédagogues qui contribuons à leur pérennité. Pour autant, la pertinence du modèle communicationnel émetteur-message-récepteur sous-jacente à l’idée de transmission, s’avère problématique lorsqu’il s’agit de décrire les effets pluriels d’inscription qu’engendre le texte, irréductibles au simple décodage d’un message ou à une démarche poïétique prétendant remonter du texte à l’intention, à la psyché, ou aux affects de son auteur. Bref, c’est autour du paradoxe d’une transmission sans point d’origine, d’une destination sans destinateur que gravitera notre analyse.
Pour lancer ce travail qui pourra comporter de multiples volets, nous proposons d’abord de revenir à une interrogation fondamentale sur la temporalité selon laquelle il est possible de concevoir la transmission – une temporalité qui implique moins un simple passage « du passé au présent », aussi aléatoire fût-il, qu’elle n’interroge plus radicalement, le présent même de l’œuvre. La dynamique de la transmission invite celui ou celle qui la « reçoit » (le terme est à approfondir) à faire retour sur la dynamique inhérente à l’objet qui se transmet. Elle nous conduit conjointement à nous pencher sur le statut en apparence figé et clos de ce que l’on nomme « l’oeuvre », concept problématique depuis qu’ont été mises en avant les notions d’œuvre ouverte (Eco) ou de « texte-lecture » (Barthes), et plus largement sur le rôle du canon comme ce qui constitue les œuvres en tant que telles et préside à leur transmission. L’esthétique de la réception et l’herméneutique littéraire, en tant que théories de la transmission, pourront également être évoquées dans ce cadre.
L’un des critiques contemporains qui s’est le plus interrogé sur cette question est Georges Didi-Huberman dont le travail prolifique sur l’histoire de l’art et l’image au sens large n’a eu de cesse de remettre en cause une conception univoque, statique et linéaire de la transmission. Nous pourrons revenir à l’introduction qu’il nous propose dans Devant le temps et nous pencher sur certains passages d’un de ses textes marquants, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde. Didi-Huberman convoque très largement au fil de son travail le philosophe Walter Benjamin et nous invite à relire cette œuvre majeure. Un deuxième temps de notre travail pourra consister à esquisser ce retour en arrière sur l’œuvre de Benjamin et examiner notamment ce qu’il élabore à travers le concept d'image dialectique et la notion de la perte de l'aura. Nous aurons le plaisir pour cette deuxième séance d’écouter Ralf Zschachlitz. qui nous fera partager sa connaissance précise et approfondie du texte.
Tout en remettant en cause une conception linéaire de la réception et de la transmission, Didi-Huberman, à la suite de Benjamin, interroge la nature même de ce qui « passe » et « se passe » lorsqu’on se trouve « devant » l’œuvre, sur « le seuil du regard », soulignant notamment l’insuffisance des lectures historique ou sémiotique pour appréhender l’image. Le critique se demande « ce qu’il reste de l’aura » dans les différentes formes d’un art dit « minimaliste » ou « littéral » qui se multiplient dans la seconde moitié du XXème siècle. Il interroge les limites à la fois d’une approche tautologique (« tout est là », « ce que vous voyez est ce que vous voyez ») et d’une approche archaïsante qui, à l’inverse, retirerait l’œuvre dans un ailleurs inaccessible. Transposée dans le domaine des études littéraires, la notion d’aura paraît d’autant plus intrigante que sa pertinence s’y impose avec moins d’évidence que dans celui des arts visuels. A quoi reconnaît-on l’aura d’un texte littéraire, et leur dimension auratique, si elle existe, intervient-elle dans la dynamique de transmission des « grands » textes ? Par contrecoup, quels sont les dehors que revêtirait un texte non auratique, et quelle seraient ses modalités d’inscription dans le temps ? Une troisième étape de notre réflexion pourra tenter de cerner ce qui relèverait d’une forme de travail dans la transmission (au sens du travail du rêve), ou ce qui se laisse décrire tout aussi bien en termes d’événementialité. Cet événement a entre autres pour nom le figural chez Jean-François Lyotard et l’on pourra s’arrêter sur ce que Gérald Sfez décrit comme « un geste baroque » dans Discours, Figures, ce texte qui « tente de faire entendre la présentation du visible contre le lisible dans l’élément du lisible même » (Sfez).
Dans la mesure où il implique en son cœur même ce que Henry James nommait « le motif dans le tapis », autrement dit une transmission faite d’intransmissible (Lyotard nous invite à penser différents modes de négativité dans Discours, Figure), le figural et son développement à l’écart de la référence même au visuel pourra nous occuper lors d’une quatrième séance où nous envisagerons différentes approches possibles de l’affect en jeu dans la transmission. « Ce qui nous regarde » dans l’œuvre est en effet non seulement ce qui nous y parle de nous, à la manière des vanités, mais aussi ce qui nous y affecte. Au-delà de l’image, nous serons donc conduits à nous interroger sur le rôle de l’imaginaire dans notre réception des œuvres, et plus largement sur les effets de capture ou de captation qui permettent à une œuvre de trouver son public, et à celui-ci de s’y retrouver.
 
Ce séminaire est ouvert aux collègues, aux doctorant.e.s ainsi ainsi qu’aux étudiant.e.s de M1 et de M2.

Thème pour l'année 2020 : La transmission / l’intransmissible

Nous souhaiterions ouvrir à partir de cette année un large champ de réflexion sur la question de la transmission dans le domaine de la littérature et des arts – et, dans le même temps, porter notre attention sur une limite ou un seuil que l’on rencontre de façon inévitable lorsqu’on se penche sur la question. L’intransmissible, qui peut être envisagé comme ce qui interrompt la transmission, sera à prendre tout autant comme point de départ pour interroger ce qui se joue dans la transmission. Il sera lui-même à sonder selon les différentes formules qu’on peut en donner, par exemple à la manière de Derrida qui nous invite à penser la littérature comme un « secret sans secret », c’est-à-dire comme un intransmissible qui ne cesse de se transmettre. La transmission est au cœur de notre pratique aussi bien en tant que lecteurs critiques qui nous posons de facto en destinataires des œuvres, qu’en tant que pédagogues qui contribuons à leur pérennité. Pour autant, la pertinence du modèle communicationnel émetteur-message-récepteur sous-jacente à l’idée de transmission, s’avère problématique lorsqu’il s’agit de décrire les effets pluriels d’inscription qu’engendre le texte, irréductibles au simple décodage d’un message ou à une démarche poïétique prétendant remonter du texte à l’intention, à la psyché, ou aux affects de son auteur. Bref, c’est autour du paradoxe d’une transmission sans point d’origine, d’une destination sans destinateur que gravitera notre analyse.
Pour lancer ce travail qui pourra comporter de multiples volets, nous proposons d’abord de revenir à une interrogation fondamentale sur la temporalité selon laquelle il est possible de concevoir la transmission – une temporalité qui implique moins un simple passage « du passé au présent », aussi aléatoire fût-il, qu’elle n’interroge plus radicalement, le présent même de l’œuvre. La dynamique de la transmission invite celui ou celle qui la « reçoit » (le terme est à approfondir) à faire retour sur la dynamique inhérente à l’objet qui se transmet. Elle nous conduit conjointement à nous pencher sur le statut en apparence figé et clos de ce que l’on nomme « l’oeuvre », concept problématique depuis qu’ont été mises en avant les notions d’œuvre ouverte (Eco) ou de « texte-lecture » (Barthes), et plus largement sur le rôle du canon comme ce qui constitue les œuvres en tant que telles et préside à leur transmission. L’esthétique de la réception et l’herméneutique littéraire, en tant que théories de la transmission, pourront également être évoquées dans ce cadre.
L’un des critiques contemporains qui s’est le plus interrogé sur cette question est Georges Didi-Huberman dont le travail prolifique sur l’histoire de l’art et l’image au sens large n’a eu de cesse de remettre en cause une conception univoque, statique et linéaire de la transmission. Nous pourrons revenir à l’introduction qu’il nous propose dans Devant le temps et nous pencher sur certains passages d’un de ses textes marquants, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde. Didi-Huberman convoque très largement au fil de son travail le philosophe Walter Benjamin et nous invite à relire cette œuvre majeure. Un deuxième temps de notre travail pourra consister à esquisser ce retour en arrière sur l’œuvre de Benjamin et examiner notamment ce qu’il élabore à travers le concept d'image dialectique et la notion de la perte de l'aura. Nous aurons le plaisir pour cette deuxième séance d’écouter Ralf Zschachlitz. qui nous fera partager sa connaissance précise et approfondie du texte.
Tout en remettant en cause une conception linéaire de la réception et de la transmission, Didi-Huberman, à la suite de Benjamin, interroge la nature même de ce qui « passe » et « se passe » lorsqu’on se trouve « devant » l’œuvre, sur « le seuil du regard », soulignant notamment l’insuffisance des lectures historique ou sémiotique pour appréhender l’image. Le critique se demande « ce qu’il reste de l’aura » dans les différentes formes d’un art dit « minimaliste » ou « littéral » qui se multiplient dans la seconde moitié du XXème siècle. Il interroge les limites à la fois d’une approche tautologique (« tout est là », « ce que vous voyez est ce que vous voyez ») et d’une approche archaïsante qui, à l’inverse, retirerait l’œuvre dans un ailleurs inaccessible. Transposée dans le domaine des études littéraires, la notion d’aura paraît d’autant plus intrigante que sa pertinence s’y impose avec moins d’évidence que dans celui des arts visuels. A quoi reconnaît-on l’aura d’un texte littéraire, et leur dimension auratique, si elle existe, intervient-elle dans la dynamique de transmission des « grands » textes ? Par contrecoup, quels sont les dehors que revêtirait un texte non auratique, et quelle seraient ses modalités d’inscription dans le temps ? Une troisième étape de notre réflexion pourra tenter de cerner ce qui relèverait d’une forme de travail dans la transmission (au sens du travail du rêve), ou ce qui se laisse décrire tout aussi bien en termes d’événementialité. Cet événement a entre autres pour nom le figural chez Jean-François Lyotard et l’on pourra s’arrêter sur ce que Gérald Sfez décrit comme « un geste baroque » dans Discours, Figures, ce texte qui « tente de faire entendre la présentation du visible contre le lisible dans l’élément du lisible même » (Sfez).
Dans la mesure où il implique en son cœur même ce que Henry James nommait « le motif dans le tapis », autrement dit une transmission faite d’intransmissible (Lyotard nous invite à penser différents modes de négativité dans Discours, Figure), le figural et son développement à l’écart de la référence même au visuel pourra nous occuper lors d’une quatrième séance où nous envisagerons différentes approches possibles de l’affect en jeu dans la transmission. « Ce qui nous regarde » dans l’œuvre est en effet non seulement ce qui nous y parle de nous, à la manière des vanités, mais aussi ce qui nous y affecte. Au-delà de l’image, nous serons donc conduits à nous interroger sur le rôle de l’imaginaire dans notre réception des œuvres, et plus largement sur les effets de capture ou de captation qui permettent à une œuvre de trouver son public, et à celui-ci de s’y retrouver.
 
Ce séminaire est ouvert aux collègues, aux doctorant.e.s ainsi ainsi qu’aux étudiant.e.s de M1 et de M2.